Du désir controlé

J’ai revu Bukowski. Cela faisait un moment que nous ne nous étions pas croisés. Il m’avait déçu, il était descendu de son statut d’homme désirable à tout prix, tout simplement car il n’est pas célibataire, qu’il a une copine, et qu’en ma présence, il passe son temps à me rappeler ( sans le vouloir peut-être )comme il me désire. Je ne suis pas certaine qu’il s’agisse d’un désir sexuel et bestial, c’est bien plus dangereux que cela. Il me regarde avec l’air de celui qui me trouve fine et intelligente. Il fait des remarques qui rabaissent sa petite ami, parce qu’elle se défonce plus que moi, et que de fait, il arrive un moment où elle est moins fine et moins perspicace. Si la coke rendait les gens intéressants cela se saurait.

La dernière soirée que nous avons passé ensemble, c’était le 24 décembre. Nous nous sommes retrouvés chez lui avec mon meilleur pote, avec cette envie de tout jeter à la poubelle. Tous trois perdus dans cette société, avec de terribles difficultés pour y trouver un sens. Je crois que ces 6 derniers mois, nous nous sommes vraiment retrouvés tous les trois, dans cette perte de sens, l’impression que demain ne sera pas mieux, et que cela ne vaut pas vraiment le coup. Il me semble que c’est pour cela qu’ils passaient tant de temps à prendre de la drogue, et que je passais tant de temps à les regarder se défoncer. Il m’arrive parfois de les accompagner, mais mon premier réflexe est toujours de dire non. J’ai perdu trop de temps avec ça quand j’étais plus jeune, et je considére que l’alcool est déjà une drogue dure, qu’il n’est nul besoin d’en rajouter. Se défoncer a aussi perdu beaucoup de sens. Je n’y vois plus un grand intêret. Je préfère dormir lorsque mon corps est fatigué, me souvenir de ce que j’ai dit et de ce que j’ai fait.

Mais ce soir de Noel, j’ai du dire oui à une ou deux traces de cocaine, consciente que de toute façon les garçons n’auraient pas faim pour partager avec moi le repas que je me donnais du mal à préparer. Après les discussions autour de ce que Noël nous évoquait à chacun, nous sommes passés à des activités manuelles. Lorsque nous sommes arrivés, Bukowski était en train de travailler sur l’un de ses tableaux. C’est une activité extrêmement importante pour lui, elle est nécessaire dans son travail d’écriture. Je ne sais pas exactement comment, mais les deux viennent en complément. Il me semble que dans ses collages et peintures il exprime des instincts. Des émotions premières qui l’habitent si fort qu’avec elles il ne pourrait supporter de continuer à vivre. Souvent, ses tableaux sont intimement liés à son expérience du travail. Son rapport au travail est fondateur de son mal-être. Il a réussi à obtenir un poste qui lui a fait gravir de nombreux échelons dans la pyramide sociale, il a explosé le plafond de verre auquel il aurait dut être astreint de par sa famille fan de Johnny Halliday et de son père alcoolique. Bukowsky est un amoureux des livres, malheureux dans son poste de cadre de la fonction publique. Il est ingénieur en urbanisme et ce qu’il y voit le dégoute de cette société qu’il a pourtant réussi à tromper.

Suite à cette soirée de Noel, il a un jour dit à notre ami en commun qu’il préférait quand je n’étais pas là, qu’avec moi ce n’était pas pareil, qu’ils rigolaient moins. Même si je me défonce moins qu’eux, je sais bien que je ne suis pas de mauvaise compagnie, que les blagues cons cela me connait, et que le sens de ces mots est autre. Bukowsky ne supporte plus ma présence, a décidé de ne plus me voir, car sa vie sera plus simple comme cela. C’est un acte de renoncement à ce que nous aurions pu être. Déjà au moins la deuxième fois qu’il prononce un serment de renoncement à mon encontre, et cela m’a retourné, torpillé. Le glas des possibles avait sonné. Le jour où mon ami m’a fait connaitre ces mots, je n’ai pas réussi à les sortir de ma tête, je me sentais vidée de ma valeur. Un autre homme avait renoncé à moi, encore un qui ne me jugeait pas bonne à être aimée. Tout cela se mélangeait au premier mouvement qu’il a eu envers moi, c’était un mouvement très animal, il voulait me posséder sexuellement, faire de moi « sa petite salope ». Cela s’est passé plusieurs mois plus tôt, lors de ces 24h que nous avons passés ensemble, impossible de nous décoller, incapable d’arrêter la machine en route.

Je n’ai toujours pas résolu ce paradoxe, qu’est ce qui fait qu’un homme a envie de moi en ces termes, et pas d’autres. Pourquoi cette envie de me posséder physiquement dans un cadre si dominateur ? Je sais que les hommes ne me voient pas comme une écervelée, ni comme une fille désagréable, et mes nombreux amis masculins me confirment régulièrement ce fait. Ce jour où j’appris que Bukowsky voulait me sortir de sa vie, je ne pouvais m’empêcher de penser que comme tous les hommes, il me voyait comme une fille uniquement bonne à baiser. Je n’étais plus rien qu’une petit chose sans valeur, un objet que l’on se refile avec dégout. Cet épisode a acceléré le processus de deuil de la possibilité d’une histoire avec cet homme. Sortie de ma crise de confiance, de ce puit névrotique, je décidais que si cet homme ne pouvait pas m’aimer, nous n’avions rien à espérer ensemble. Bien que cette phrase puisse paraitre d’une logique implacable, elle n’est pas toujours évidente. Je tombe toujours amoureuse d’homme qui ne savent pas m’aimer, et moi je ne sais pas les aimer en retour. C’est comme si cette faculté ne m’était pas donnée. Et ceci est extrêmement douloureux. Une sorte de fatalité s’est installée en moi  à ce propos. Je me dis qu’il en est ainsi, que la construction de mon rapport aux hommes a totalement foirée et que je ne peux rien y faire. En parallèle je cherche constamment à ré-enchanter ma vision de l’amour.

Hier soir, j’ai revu Bukowsky, j’ai essayé de m’en tenir à distance, mais les lois de l’attraction sont bien trop fortes. Nous ne pouvons nous empêcher de discuter. J’ai fui son regard qui était si joli que cela m’en donne des frissons. Je fuis le regard lorsqu’il est trop bienveillant, je ne sais qu’en faire, je ne vois pas ma place dans cela. J’avais peur de ses yeux, peur que l’espoir naisse à nouveau. Parce que nous aurions pu continuer des heures durant à discuter, qu’il m’a à nouveau proposé que je passe chez lui avec un disque dur pour qu’il me donne des documentaires qui me plairont assurément. Il m’a dit qu’il voulait écrire un livre sur l’immigration. Mais j’ai entendu  » nous sommes passionnés par les même sujets, aimons-nous« . Il a passé son temps à me dire,  » tu vas trouver ça con« , comme s’il n’était pas assez intélligent pour moi. Ces yeux, je ne les ai pas inventé, l’antiquaire, mon amie qui capte tout, a eu la même vision. Je n’ai même pas eu la force de lui faire la bise en partant de ce squat ou nous avons passé la soirée. Trop envie de rester avec lui, trop envie de passer la journée dans ses bras comme deux être qui se sont trouvés.

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