L’histoire du mexicain

Il écrit un livre, pourtant, c’est moi qui devrait raconter cette histoire. De quelle façon un jour, sur la pelouse d’un parc empli de monde, d’un foule lascive , balancée par la musique, le mexicain apparut. Comment, au détour d’un sourire, les deux parties en présence, au milieu de tous, surent. Ils surent comme on sait, sans ouvrir les yeux, que le jour est là, qu’il ne peut en être autrement car c’est la marche du monde, que notre action, si destructrice soit-elle, ne pourra rien y faire. Raconter comment, six jours plus tard exactement, celui qui n’était plus mexicain, devait, les yeux mouillés par les larmes, admettre que lui aussi se souviendrait. Car il avait compris. Il avait compris que ce qu’il m’avait fait voir, cette marche du monde, ce monde en route, il ne pourrait rien y faire, je le porterai en moi dorénavant.

Maintenant, je me souviens que tout est possible, ainsi soit-il.

Sur une autre pelouse, faite de Nylon cette fois, je sais que celui qui me regarde, là-bas, a la conscience de l’urgence dans laquelle je me situe. Mais surtout, il y a la présence de celui qui pour me consoler me fit jouir après qu’il m’eut dit qu’il n’aurait pu s’y faire, que ce mexicain n’aurait pu être mon mec, car oui, je mérite mille fois mieux. Alors qu’il m’a recueilli dans son lit, dans ses bras, c’est dans ma bouche que je le pris tout entier. Parce que c’est ainsi entre nous. Mais il ne fallait pas trop crier.

Malgré tout, je suis un peu triste, et puis, comme un fait exprès, ces deux pages sont en train de se détacher du petit carnet rouge. Je regarde autour de moi, il y a assez peu de monde pour savoir qui est où. Il y a cette dame. En l’observant, je vois que cela pourrait être moi dans vingt ans. C’est un peu triste, mais lorsqu’elle me rend mon sourire, c’est assez joli. Surtout avec le soleil. Oui, le soleil a décidé de revenir m’entourer un peu, il sait que j’ai besoin  de son accompagnement, c’est la marche du monde, ce jour qui est là, même lorsque nos yeux sont clos.

Et puis, malgré tout ce vert, de cette herbe fausse, de cette robe de soie ; malgré tout ce rouge aussi, de ces ongles, de ce sac, de ce carnet, de ces mots qui décrivent « la riche américaine » ou « le bug » dans ce journal qui se nomme « l’impossible« . Malgré tout ça, il y a des mots qui résonnent un peu, qui rebondissent sur ce couple qui se lient les mains, ou celui là-bas qui attend un enfant. Parce que même si je sais que le monde est en marche, parfois, mon monde à moi, a peur de ne plus savoir tourner, l’angoisse de ne pas pouvoir entrer dans le ballet de ces planètes, de ce jour qui se lève, même lorsque nos yeux sont clos.

Voir des enfants vivants, oui j’ai bien dit vivants, me touche tellement que cela me rend terriblement malheureuse. Je dis vivant, non pas parce que je le pense, mais parce que je le ressens. La douleur qui refait surface là, qui envahit mon corps tout entier, mais signale sa présence plutôt dans la partie haute de mon corps. C’est celle de l’absence de cet enfant qui aurait six ans là, six ans et demi. Exactement entre mon frère et ma soeur, comme un parfait cousin, ce serait un neveu. Je pense à la femme de celui qui passe de la musique, elle attendait un enfant lorsque je les rencontrais la première fois. Ils tiennent un petit garçon dans leurs bras, pourtant, ce n’est pas celui qu’ils attendaient. Eux aussi connaissent cette absence, et surement plus fortement que moi.
Et pourtant, même lorsque mes yeux sont clos, le jour est là.

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